
09.06.2026
par Rania Chougui - Doctorante en Sciences de l'Éducation, Université de Lille / CIREL - Membre de l'OFC
Les 12 et 13 mars 2026, a eu lieu le « Hackathon des transitions » à l’École nationale supérieure des arts et industries textiles (ENSAIT) de Roubaix. J'étais présente à un triple titre : observatrice pour ma thèse, membre de l'équipe OFC qui a co-conçu le dispositif et étudiante en sciences de l'éducation un peu stupéfaite de se retrouver à regarder des ingénieurs apprendre à réaliser un dispositif pédagogique. Ce retour d'expérience est un regard situé, partiel, et, je l'espère, utile pour comprendre ce qui se passe vraiment dans ces espaces d'apprentissage hybrides.
Le Hackathon des transitions est né d'une conviction partagée entre des enseignantes de génie textile à l'ENSAIT et des enseignantes-chercheuses en Sciences de l'éducation et de la formation du laboratoire CIREL : que les ingénieurs ne peuvent plus être formés en ignorant les enjeux socio-écologiques, et que la formation à ces enjeux ne peut pas se réduire à une capsule de sensibilisation glissée dans un emploi du temps chargé.
Le projet a été financé par la Direction d'Appui Pédagogique de l'Université de Lille (DAPI) dans le cadre d'un appel à projets « Faire dialoguer les SHS et les autres domaines disciplinaires ». Il a réuni, pendant deux journées, 27 élèves-ingénieurs de l'ENSAIT et 6 professeurs des écoles en formation, encadrés par une équipe pluridisciplinaire d'une dizaine d'enseignantes-chercheuses et par l'Observatoire des Formations Citoyennes (OFC).
L'objectif était ambitieux : demander à ces deux populations (des étudiants ingénieurs spécialistes du textile et des enseignants du primaire) de concevoir ensemble un dispositif pédagogique destiné à des élèves de CM2 sur la transition écologique dans l'industrie textile. Le livrable attendu ? Un plan de cours concret, défendable devant jury, réalisable à l'école.
Ce qui rend ce dispositif inhabituel, c'est précisément cette double contrainte : produire quelque chose de techniquement fondé et de pédagogiquement transmissible. Deux logiques qui, comme on allait rapidement le découvrir, ne se parlent pas facilement.
Une mise en mouvement progressive
Le hackathon commence par une activité qui m'a d'abord semblé anodine : « Moi en 3 mots ». Chaque participant écrit trois mots qui le définissent, circule dans la salle, échange. Les groupes se constituent de façon quasi-organique, autour d'affinités de mots, de sensibilités partagées, parfois d'une même écriture sur un paperboard. Ce moment d'apparence légère est en réalité fondateur dans le sens où il oblige chacun à se présenter hors de son rôle institutionnel. Les ingénieurs ne se présentent pas comme « étudiants en génie textile » mais comme « engagée, sensible, curieuse » ou « organisation, dynamisme, musique ». C'est déjà un déplacement identitaire.
L'atelier biographique qui suit (deux heures d'introspection guidée sur le rapport personnel à l'écologie et au textile) creuse ce sillon. Les étudiants racontent : la grand-mère marocaine qui faisait de l'upcycling sans le nommer, le papa qui s'est mis à Vinted, la dernière visite au Primark qui laisse un goût amer. Ce qui apparaît, c'est que l'écologie est déjà là, dans les histoires de vie, avant même d'être un sujet de formation.


Une ambiance de travail intense, parfois inconfortable
Le deuxième jour voit monter la pression. Les groupes finalisent leur séquence pédagogique, préparent un pitch de trois minutes, affrontent un jury composé d'enseignantes ENSAIT et de spécialistes en sciences de l'éducation. La fatigue est visible, certains avouent décrocher. Mais l'engagement collectif reste fort. On entend des discussions animées sur le capitalisme et la mode jetable, sur les conditions de travail dans les pays producteurs, sur la manière de parler de tout ça à des enfants de dix ans sans les traumatiser ni les endormir.
La soutenance devant jury est un moment révélateur. Chaque groupe défend non seulement un dispositif pédagogique, mais une certaine vision de ce que signifie éduquer à l'écologie. L'équipe gagnante, les Épluchettes, avait choisi une progression douce, concrète, sensible : partir du quotidien, toucher les matières, fabriquer. Leur blason résumait bien leur philosophie : « On peut faire rimer vêtements et environnement. »
L'identité d'ingénieur, une construction encore fragile
Ma thèse porte sur la construction de l'identité professionnelle des étudiants ingénieurs face aux transitions socio-écologiques. Le hackathon m'a offert un terrain d'observation particulièrement intéressant mais aussi, quelques surprises.
La première : à ce stade de leur formation, les étudiants ingénieurs ne se définissent pas spontanément par leur futur métier. Quand on leur demande « Moi en 3 mots », ils parlent de leurs valeurs, de leurs goûts, de leurs manières d'être. L'identité d'ingénieur est peu mobilisée. Mais cela, en réalité c'est une donnée. L'identité professionnelle ne préexiste pas à la formation, elle se construit, et des dispositifs comme ce hackathon sont précisément les espaces où cette construction peut avoir lieu.
La deuxième surprise concerne la tension entre logique technique et logique pédagogique. Les étudiants ingénieurs savent beaucoup de choses sur le textile tels les fibres synthétiques, la viscose de bambou, les procédés d'extraction. Ce savoir est solide, précis, mobilisé avec assurance. Mais quand il s'agit de le transmettre à des enfants, ils se heurtent à quelque chose qu'ils n'ont pas appris à faire : se mettre à la place de quelqu'un qui ne sait pas. L’enseignante en Sciences de l'éducation l'a formulé clairement lors du brainstorming : « Appliquer, c'est différent de faire vivre. »
Des imaginaires du futur assombris
Ce qui m'a le plus frappée, et que je ne m'attendais pas à observer aussi nettement, c'est la dissonance temporelle de ces étudiants. Conscients des enjeux climatiques, peu outillés pour imaginer un avenir désirable. Un échange informel en fin de hackathon l'a dit sans détour : « Maintenant c'est très difficile d'être optimiste et d'avoir une vision positive sur le long terme. » Son camarade a acquiescé : « Quand on pense au futur, c'est sombre, alors qu'après-guerre, la vision était beaucoup plus optimiste. »
Cette dissonance est le signe d'une génération formée à diagnostiquer des problèmes dont elle ne voit pas encore les solutions. Le hackathon ne résout pas ce problème, mais en le nommant, en le mettant en débat, il crée un espace où il peut exister autrement que comme une anxiété silencieuse.
Ce qui se joue dans ce hackathon dépasse la transmission de compétences. C'est un espace où se fabriquent, discrètement mais réellement, des représentations du métier d'ingénieur.
Travailler avec des futurs enseignants oblige les ingénieurs à articuler leurs savoirs techniques en termes de sens et de transmission. Cela les confronte à une conception du savoir qu'ils n'ont pas l'habitude de mobiliser : non plus « qu'est-ce que je sais ? » mais « pourquoi est-ce que ça compte ? » et « comment est-ce que je l'explique à quelqu'un qui ne partage pas mon référentiel ? ».
Cette confrontation interdisciplinaire produit ce que je décrirais, en m'appuyant sur Claude Dubar, comme une transaction identitaire relationnelle : un moment où l'identité se redéfinit dans le regard de l'autre, dans la friction productive entre deux cultures professionnelles. Les ingénieurs ne ressortent pas du hackathon avec un diplôme de pédagogues, mais certains en ressortent avec une question nouvelle : « À quoi sert ce que je sais, et pour qui ? »
Le hackathon contribue aussi à socialiser les étudiants à une vision de l'ingénierie qui intègre les responsabilités sociales et écologiques. Certains groupes ont politisé le débat : capitalisme, mondialisation, fast fashion. D'autres ont cherché des solutions concrètes. D'autres encore ont buté sur les limites du recyclage, sur le fait que « dans tous les cas il y a une pollution ». Ces parcours différents sont tous légitimes, et c'est leur coexistence qui fait la richesse du dispositif.
Je ne terminerai pas par des conclusions. Ce serait trop simple, et probablement faux. Voici plutôt ce qui reste ouvert pour moi, à la fois comme observatrice et comme membre de l'OFC.
Ce hackathon m'a rappelé quelque chose d'essentiel : la formation des ingénieurs n'est pas seulement une affaire de compétences. C'est aussi, et peut-être d'abord, une affaire de représentations du monde, du métier, de l'avenir. Et c'est dans des espaces comme celui-ci, imparfaits, hybrides, inconfortables parfois, que ces représentations peuvent bouger.
Rania Chougui
rania.chougui[a]univ-lille.fr
Université de Lille / Laboratoire CIREL
Bénévole de l’Observatoire des Formations Citoyennes
09.06.2026
par Rania Chougui - Doctorante en Sciences de l'Éducation, Université de Lille / CIREL - Membre de l'OFC
Les 12 et 13 mars 2026, a eu lieu le « Hackathon des transitions » à l’École nationale supérieure des arts et industries textiles (ENSAIT) de Roubaix. J'étais présente à un triple titre : observatrice pour ma thèse, membre de l'équipe OFC qui a co-conçu le dispositif et étudiante en sciences de l'éducation un peu stupéfaite de se retrouver à regarder des ingénieurs apprendre à réaliser un dispositif pédagogique. Ce retour d'expérience est un regard situé, partiel, et, je l'espère, utile pour comprendre ce qui se passe vraiment dans ces espaces d'apprentissage hybrides.
Le Hackathon des transitions est né d'une conviction partagée entre des enseignantes de génie textile à l'ENSAIT et des enseignantes-chercheuses en Sciences de l'éducation et de la formation du laboratoire CIREL : que les ingénieurs ne peuvent plus être formés en ignorant les enjeux socio-écologiques, et que la formation à ces enjeux ne peut pas se réduire à une capsule de sensibilisation glissée dans un emploi du temps chargé.
Le projet a été financé par la Direction d'Appui Pédagogique de l'Université de Lille (DAPI) dans le cadre d'un appel à projets « Faire dialoguer les SHS et les autres domaines disciplinaires ». Il a réuni, pendant deux journées, 27 élèves-ingénieurs de l'ENSAIT et 6 professeurs des écoles en formation, encadrés par une équipe pluridisciplinaire d'une dizaine d'enseignantes-chercheuses et par l'Observatoire des Formations Citoyennes (OFC).
L'objectif était ambitieux : demander à ces deux populations (des étudiants ingénieurs spécialistes du textile et des enseignants du primaire) de concevoir ensemble un dispositif pédagogique destiné à des élèves de CM2 sur la transition écologique dans l'industrie textile. Le livrable attendu ? Un plan de cours concret, défendable devant jury, réalisable à l'école.
Ce qui rend ce dispositif inhabituel, c'est précisément cette double contrainte : produire quelque chose de techniquement fondé et de pédagogiquement transmissible. Deux logiques qui, comme on allait rapidement le découvrir, ne se parlent pas facilement.
Une mise en mouvement progressive
Le hackathon commence par une activité qui m'a d'abord semblé anodine : « Moi en 3 mots ». Chaque participant écrit trois mots qui le définissent, circule dans la salle, échange. Les groupes se constituent de façon quasi-organique, autour d'affinités de mots, de sensibilités partagées, parfois d'une même écriture sur un paperboard. Ce moment d'apparence légère est en réalité fondateur dans le sens où il oblige chacun à se présenter hors de son rôle institutionnel. Les ingénieurs ne se présentent pas comme « étudiants en génie textile » mais comme « engagée, sensible, curieuse » ou « organisation, dynamisme, musique ». C'est déjà un déplacement identitaire.
L'atelier biographique qui suit (deux heures d'introspection guidée sur le rapport personnel à l'écologie et au textile) creuse ce sillon. Les étudiants racontent : la grand-mère marocaine qui faisait de l'upcycling sans le nommer, le papa qui s'est mis à Vinted, la dernière visite au Primark qui laisse un goût amer. Ce qui apparaît, c'est que l'écologie est déjà là, dans les histoires de vie, avant même d'être un sujet de formation.


Une ambiance de travail intense, parfois inconfortable
Le deuxième jour voit monter la pression. Les groupes finalisent leur séquence pédagogique, préparent un pitch de trois minutes, affrontent un jury composé d'enseignantes ENSAIT et de spécialistes en sciences de l'éducation. La fatigue est visible, certains avouent décrocher. Mais l'engagement collectif reste fort. On entend des discussions animées sur le capitalisme et la mode jetable, sur les conditions de travail dans les pays producteurs, sur la manière de parler de tout ça à des enfants de dix ans sans les traumatiser ni les endormir.
La soutenance devant jury est un moment révélateur. Chaque groupe défend non seulement un dispositif pédagogique, mais une certaine vision de ce que signifie éduquer à l'écologie. L'équipe gagnante, les Épluchettes, avait choisi une progression douce, concrète, sensible : partir du quotidien, toucher les matières, fabriquer. Leur blason résumait bien leur philosophie : « On peut faire rimer vêtements et environnement. »
L'identité d'ingénieur, une construction encore fragile
Ma thèse porte sur la construction de l'identité professionnelle des étudiants ingénieurs face aux transitions socio-écologiques. Le hackathon m'a offert un terrain d'observation particulièrement intéressant mais aussi, quelques surprises.
La première : à ce stade de leur formation, les étudiants ingénieurs ne se définissent pas spontanément par leur futur métier. Quand on leur demande « Moi en 3 mots », ils parlent de leurs valeurs, de leurs goûts, de leurs manières d'être. L'identité d'ingénieur est peu mobilisée. Mais cela, en réalité c'est une donnée. L'identité professionnelle ne préexiste pas à la formation, elle se construit, et des dispositifs comme ce hackathon sont précisément les espaces où cette construction peut avoir lieu.
La deuxième surprise concerne la tension entre logique technique et logique pédagogique. Les étudiants ingénieurs savent beaucoup de choses sur le textile tels les fibres synthétiques, la viscose de bambou, les procédés d'extraction. Ce savoir est solide, précis, mobilisé avec assurance. Mais quand il s'agit de le transmettre à des enfants, ils se heurtent à quelque chose qu'ils n'ont pas appris à faire : se mettre à la place de quelqu'un qui ne sait pas. L’enseignante en Sciences de l'éducation l'a formulé clairement lors du brainstorming : « Appliquer, c'est différent de faire vivre. »
Des imaginaires du futur assombris
Ce qui m'a le plus frappée, et que je ne m'attendais pas à observer aussi nettement, c'est la dissonance temporelle de ces étudiants. Conscients des enjeux climatiques, peu outillés pour imaginer un avenir désirable. Un échange informel en fin de hackathon l'a dit sans détour : « Maintenant c'est très difficile d'être optimiste et d'avoir une vision positive sur le long terme. » Son camarade a acquiescé : « Quand on pense au futur, c'est sombre, alors qu'après-guerre, la vision était beaucoup plus optimiste. »
Cette dissonance est le signe d'une génération formée à diagnostiquer des problèmes dont elle ne voit pas encore les solutions. Le hackathon ne résout pas ce problème, mais en le nommant, en le mettant en débat, il crée un espace où il peut exister autrement que comme une anxiété silencieuse.
Ce qui se joue dans ce hackathon dépasse la transmission de compétences. C'est un espace où se fabriquent, discrètement mais réellement, des représentations du métier d'ingénieur.
Travailler avec des futurs enseignants oblige les ingénieurs à articuler leurs savoirs techniques en termes de sens et de transmission. Cela les confronte à une conception du savoir qu'ils n'ont pas l'habitude de mobiliser : non plus « qu'est-ce que je sais ? » mais « pourquoi est-ce que ça compte ? » et « comment est-ce que je l'explique à quelqu'un qui ne partage pas mon référentiel ? ».
Cette confrontation interdisciplinaire produit ce que je décrirais, en m'appuyant sur Claude Dubar, comme une transaction identitaire relationnelle : un moment où l'identité se redéfinit dans le regard de l'autre, dans la friction productive entre deux cultures professionnelles. Les ingénieurs ne ressortent pas du hackathon avec un diplôme de pédagogues, mais certains en ressortent avec une question nouvelle : « À quoi sert ce que je sais, et pour qui ? »
Le hackathon contribue aussi à socialiser les étudiants à une vision de l'ingénierie qui intègre les responsabilités sociales et écologiques. Certains groupes ont politisé le débat : capitalisme, mondialisation, fast fashion. D'autres ont cherché des solutions concrètes. D'autres encore ont buté sur les limites du recyclage, sur le fait que « dans tous les cas il y a une pollution ». Ces parcours différents sont tous légitimes, et c'est leur coexistence qui fait la richesse du dispositif.
Je ne terminerai pas par des conclusions. Ce serait trop simple, et probablement faux. Voici plutôt ce qui reste ouvert pour moi, à la fois comme observatrice et comme membre de l'OFC.
Ce hackathon m'a rappelé quelque chose d'essentiel : la formation des ingénieurs n'est pas seulement une affaire de compétences. C'est aussi, et peut-être d'abord, une affaire de représentations du monde, du métier, de l'avenir. Et c'est dans des espaces comme celui-ci, imparfaits, hybrides, inconfortables parfois, que ces représentations peuvent bouger.
Rania Chougui
rania.chougui[a]univ-lille.fr
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